Au début de ce mois de décembre, alors que Paris s'embrasait au point de sembler faire trembler le pouvoir républicain, ma chère moitié toute entière consacrée à la prospérité de son commerce m'annonçait... qu'elle entendait se rendre dans la capitale le soir du samedi 8 décembre, pour honorer un rendez-vous professionnel convenu de longue date; elle me suggérait de l'y accompagner afin disait-elle crânement "de profiter d'un dimanche à Paris"...
Ayant reçu de ma fille adolescente un texto me criant en lettres majuscules "N'Y VAS PAS, TU VAS MOURIR", j'ai jugé prudent de placer notre séjour sous une pieuse protection : l'Eglise Catholique célébrant ce samedi-là l'Immaculée Conception, la procession organisée par Saint-Nicolas du Chardonnet après la Messe vespérale me semblait une heureuse entrée en matière.
Un ami devait partager notre dîner; convié à suivre nos flambeaux, il nous rejoint accompagné d'un charmant couple d'Auvergnats, dont j'ai pu comprendre qu'ils étaient aussi francs-maçons que peu pratiquants... Signe des temps, une cataracte tomba du Ciel, douchant les pèlerins sans éteindre leur ardeur. La mine stupéfaite de nos compagnons de noyade ajouta un charme désopilant à ce pluvieux moment, immortalisé par quelques photographies prises aux côtés de nos "gilets jaunes", une escouade de scouts héroïques bravant les éléments pour encadrer la procession, vêtus de bermudas et coiffés de bérets à pompon.
Le lendemain matin nous vit rejoindre les mêmes paroissiens, pour la Grand-Messe de 10h30, suivie d'un déjeuner fort sympathique avec une amie de longue date. Le digestif consommé, ma courageuse moitié montra toutefois quelques signes d'accablement : de confession catholique mais de rite moderne, le latin à haute dose finit immanquablement par l'étouffer quelque peu... S'en suivit une traversée de Paris vers le "Café des Psaumes", situé rue des Rosiers, ce qui signe son engagement religieux. Il s'agissait là de fêter Hanoucca, la fête juive des lumières, et pour ma moitié de puiser quelque énergie dans de proches origines.
Un concert y était annoncé, donné par les "Marx Sisters", groupe familial de musique yiddish. Nous nous installâmes à l'étage, attendant l'arrivée de la chanteuse, qui se faisait quelque peu désirer.
J'avais commandé un café, et rêvassais vaguement en contemplant ma tasse, la tête baissée. On sait que mes origines arabes m'ont laissé un type juif, et que mon père Breton se prénomme Jacques. J'entendis soudain une voix proche s'exclamant étonnée: "Mais c'est Jacques !" Je relevai la tête : un homme me regardait stupéfait, auquel je répondis aussitôt : "non, c'est son fils !", alors qu'il me disait lui-même : "non, ce n'est pas Jacques !". Je le lui confirmai derechef.
C'est alors que croisant le regard hilare de ma chère moitié, je compris... qu'il avait cru reconnaître en moi Jacques Attali, auquel on m'assure parfois que je ressemble fort. Aussi flatteur que ce puisse être intellectuellement, il est toujours alarmant de ressembler à un homme de vingt ans son aîné. Soit... Un lien était créé avec cet inconnu, assis à une table voisine.
La chanteuse arriva, pour entonner "Zog Nit Keynmol" (Nous vivons éternellement), le chant des partisans des ghettos juifs; ma moitié pleurait et je vacillais moi-même lorsque mon voisin s'adressa de nouveau à moi pour me dire sans préambule "Ça nous change des gilets jaunes !". Je le regardais vaguement interloqué lorsqu'il ajouta "Un peu d'humanité..."
Deux dimanche plus tard, cette phrase me trottait encore en tête lorsque j'appris tout à l'heure qu'une vieille dame de 74 ans, fille d'un déporté juif assassiné à Auschwitz, avait été prise à partie par des "Gilets Jaunes" après qu'elle leur eut reproché, dans une rame du métro Parisien, de tenir des propos antisémites.
Les "Gilets Jaunes" manqueraient-ils d'humanité ?
M. le Maire de Douai recevait précisément ce samedi 8 décembre à l'hôtel de ville une délégation de manifestants; représentant l'opposition municipale, j'y avais assisté avant de prendre le rail pour Paris. J'ai entendu de la colère, du désespoir, j'ai senti sourdre la haine, mais j'ai perçu aussi le respect conservé pour l'institution municipale elle-même, la fraternité née du combat commun, et une douleur de vivre qui ne peut être qu'humaine.
Un article magnifique de Florence Aubenas, publié dans le quotidien "Le Monde" ce 15 décembre sous le titre : "Gilets Jaunes : la révolte des ronds-points" témoigne de la misère morale plus encore que sociale de nombre de français oubliés, qui trouvent une famille, une fraternité, une énergie jusqu'alors inconnue dans ce combat commun dont l'existence même importe souvent plus que l'objectif. Le suicidé lui-même, une fois jeté à l'eau, se débat pour vivre, sans percevoir la berge; les "Gilets Jaunes" luttent pour la vie et l'y perdent parfois, avec cette énergie du désespoir qui conduit à des actes insensés électrisés par l'instinct de survie.
Le Peuple juif a de toute éternité placé l'intelligence au sommet des valeurs; le Sauveur qui nous naîtra cette nuit a quant à lui fondé une religion populaire, dans laquelle "heureux les pauvres en esprit, car le royaume des Cieux est à eux..." Il n'est pas inhumain de n'être pas subtil, et bien au contraire; c'est par l'acceptation de cette simplicité qu'on peut gagner son Salut, dès lors qu'on en appelle à Dieu. Aussi sécularisé que soit désormais notre pays, nous n'en gardons pas moins la conviction profonde que c'est le Peuple qui détient la Vérité, et non les savants ou les lettrés qui prétendent la lui dicter.
En cette veille de Nativité, il importe de rappeler que cette simplicité est belle, lorsqu'elle en appelle à la grâce d'un message de paix. Mais qu'elle est hideuse lorsqu'elle n'est que nihilisme, et laisse déferler la barbarie.
Une veille dame de 74 ans s'est levée pour nous rappeler ce qu'est un Homme. Par ironie de l'histoire, et ce n'est pas un détail, c'est dans un wagon qu'elle a affronté l'adversaire, qui tenait à ses yeux "des propos d'ivrogne". Cette veille dame a raison : ces ivrognes, ces imbéciles haineux, ne sont pas le Peuple de France, qui sauva pendant le dernier conflit mondial des milliers de français juifs cachés au péril de la vie de leurs protecteurs. Le Peuple des ronds-points ne manque pas d'humanité; il souffre et il enrage, et ne se sent pas écouté. Le Président de la République avait lors de sa campagne très intelligemment analysé le morcellement de notre population, et le sentiment de relégation ressenti par beaucoup. Des propos malheureux, des actes tardifs, ont attisé alors qu'on tentait d'apaiser.
Puisque vient Noël, appelons-en à ce qui demeure en nous de Chrétienté. Au pardon, à l'Amour témoigné à l'autre non parce qu'il est humain, mais pour complaire à Dieu, fût-ce contre nos sentiments propres. Nous le savons difficile, parfois insurmontable; qui d'entre nous n'a jamais haï ? Mais nous savons aussi que la haine détruit plus sûrement encore celui qui en est dévoré que sa victime désignée.
Puisse l'esprit de Noël apaiser les rages pour laisser de nouveau parler les coeurs. Nous sommes français, ce qui n'est pas rien. Nous sommes libres, c'est plus précieux encore. Faisons en sorte, ensemble, de le demeurer.
Un vieil homme souriant me disait ce dimanche matin, au sortir de la Messe, que certaines souffrances sont des grâces qui nous sont offertes; puissent les malades puiser dans l'amour de leurs proches un remède supérieur au mal.
Puissent aussi celles et ceux qui souffrent de la solitude trouver le courage de marcher vers autrui pour partager la douceur de l'amitié.
A toutes et tous, croyants ou incroyants, un très joyeux Noël.
Franz Quatreboeufs.
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