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Le jour où j'ai rencontré Popeye.
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I - Qui parmi les jeunes garçons de ma génération, ceux qui l'ont précédée et nombre de mes benjamins, n'a pas aimé Popeye ?

Popeye est simple, et finalement rassurant : il cogne fort, il cogne dur, et rien ne lui résiste. Popeye est binaire : on est son ami, ou l'on est propulsé d'un poing vigoureux dans le firmament nuageux.

Au demeurant je le confesse, j'avais peu de mérite à aimer Popeye, car j'apprécie les épinards.

En grandissant, bien sûr, je me suis éloigné de Popeye. Notre monde est complexe, les relations humaines requièrent quelque finesse, la sortie de l'enfance nous contraint à distinguer le gris lorsque Popeye appréhende l'existence en bicolore.

Cet éloignement fut si naturel que je n'y ai pas songé; Popeye m'est demeuré sympathique, mais trop lointain désormais pour que je m'interroge sur cette question qui m'eût semblé toute théorique : aurais-je plaisir à rencontrer Popeye ?

II - Bien des années plus tard, j'ai croisé un élu dont on m'a souvent dit qu'il ressemblait à  Carl Fredricksen, le héros du film d'animation "La-haut". Ce qui me restait d'âme enfantine  en fut amusé.

Cet élu est connu des Douaisiens, puisqu'il s'agit de Guy Cannie, tête de liste du Rassemblement Bleu Marine aux élections municipales de 2014; seul représentant de son parti à siéger à d'agglo, l'ordre des placements en a fait mon voisin. Nous avons bavardé, et fini par sympathiser, parfois à son désagrément; c'est ainsi qu'un jour où je lui avais prêté mon exemplaire de "L'Obs.", ex-Nouvel Observateur, en lui disant taquin qu'un peu de lecture démocratique lui ferait du bien, il fut pris en flagrant délit de lecture par un journaliste de La Voix du Nord, qui en reconnut la couverture et ne manqua pas d'y consacrer un article moqueur.

Confronté à quelques soucis de santé, il m'annonça un matin par texto m'avoir donné pouvoir pour un conseil d'agglo. J'en fus étonné, un peu perplexe aussi; il est peu commun qu'un élu front-nationaliste aussi discipliné qu'il l'est depuis des lustres donne pouvoir à un collègue centriste, qui n'a appartenu qu'à deux partis modérés en plus de tente années. Guy Cannie fut certes candidat "giscardien" aux municipales Lilloises de ... 1977, mais j'avais 12 ans, et c'est quand même un peu loin.

Je me suis alors souvenu que nous étions les trois seuls élus avec ma tête de liste Françoise Prouvost à siéger parmi les non-inscrits, les vrais en quelque sorte, puisqu'il existe également à l'agglo un groupe "officiel" des non-inscrits, sorte d'OVNI politique dont on serait bien en peine de déterminer ce qui quant aux idées le distingue du groupe "Alliance"...

Evidemment, nous ne sommes pas non-inscrits pour les mêmes motifs; Françoise Prouvost et moi parce que nous avons décidé de privilégier l'intérêt de notre ville que nous soupçonnions Frédéric Chéreau de sacrifier sur l'autel (occasion pour moi de rappeler à Mme de Méreuil qu'il n'y a pas d'hôtel dans les églises, les lecteurs de sa page Facebook comprendront) de l'unanimisme aggloméré, tandis que Guy Cannie l'est parce qu'il est seul à s'affirmer publiquement élu d'extrême-droite au conseil d'agglo (si l'on cherchait bien... Mais c'est une autre histoire).

Mais enfin nous avons deux points communs, être élus Douaisiens, et vilains canards d'une agglomération dont la démocratie n'est qu'apparente et le lien avec le citoyen bien ténu. Et si Guy Cannie est un fervent partisan de la prédominance des communes, ce qui n'est pas mon cas, qui suis favorable au développement d'intercommunalités démocratiquement élues, nous pouvons nous retrouver à l'occasion de votes communs lorsqu'il s'agit de défendre les intérêts des citoyens Douaisiens, notoirement sous-représentés au conseil communautaire depuis la fameux putsch dont fut jadis victime notre ancien maire Jacques Vernier...

J'ai donc voté ce soir-là en son nom, ce qui a provoqué quelques remous, que je n'avais pas anticipé, bien qu'ayant pris la précaution de l'annoncer sur les réseaux sociaux. On commet souvent l'erreur, je l'ai commise ce jour-là, de juger selon soi-même, ce qui trahit l'égoïsme; petit-fils d'un français musulman qui fut résistant FFI, partageant depuis des années la vie d'une femme membre des Fils et Filles des déportés Juifs de France, j'ai le tort de penser que parce que je crois n'avoir rien à craindre ni à prouver, et parce qu'aussi j'ai été élevé dans une atmosphère d'extrême tolérance politique -à défaut d'être religieuse-, chacun raisonne comme je le fais. Ayant entendu ma chère moitié m'assurer crânement qu'on pouvait chanter "Maréchal, nous voilà" comme on chante "Petit Papa Noël" sans croire un instant au Père Noël, je ne mesure pas toujours, pas assez visiblement, que les temps de liberté de pensée, de paroles et d'opinions de notre jeunesse ont sombré à la fin du siècle dernier pour laisser la place à l'antagonisme violent d'une novlangue hypocrite et creuse faisant face à la lave haineuse répandue sur les réseaux sociaux.

On m'a reproché d'avoir accepté ce pouvoir, j'ai songé qu'il faudrait ne plus l'accepter s'il se présentait de nouveau; on m'a rapporté aussi que d'aucuns s'étaient amusés de me voir lever deux bras plutôt qu'un pour voter, et j'ai songé que les grands enfants, fussent-ils malveillants, n'en étaient pas dangereux pour autant.

III - Au demeurant, ma crainte était vaine, car cette procuration inattendue avait été scrutée avec la plus grande attention.

Il arrive qu'on perçoive un glissement, comme un mouvement imperceptible et léger, de petites touches éparses, qui soudain assemblées font sens et font tableau. A peine Guy Cannie m'avait-il pour des raisons qui me demeurent à ce jour inconnues confié son pouvoir qu'il sembla devenir l'objet de toutes les attentions. On prit en Haut Lieu des nouvelle de sa santé, et voilà que tout à coup il se retrouva en famille à visiter le marché de Noël de Lauwin-Planque, lui dont il n'est pas mystérieux de rappeler qu'il a fixé son domicile au Nord de Lille, bien loin de cette contrée exotique et fabuleuse...

Le pouvoir ne me revint plus, je me gardai de m'en étonner; d'abord parce que Guy Cannie est un être d'une politesse d'autrefois, qu'il est discourtois d'écorcher, ensuite parce que cela m'arrangeait, enfin parce que j'avais compris. Un Président d'agglo qui se voulait subtil et fut fanfaron se borna à m'interroger faussement innocent "Tu n'as pas le pouvoir de Guy ?". Je ne l'ai jamais appelé "Guy", respect de l'âge oblige. J'ai souri. Je ne suis pas certain que mon sourire ait été compris.

IV - Mais voilà qu'un jour je croisai la route d'un homme bien informé. On sait, quand on a un peu vécu, ce que sont les personnes bien informées : ce sont celles qui savent tout de vos turpitudes, au point de vous en apprendre, qui n'ont que la bienveillance comme lexique, et sont bien certaines de n'avoir jamais commis la moindre indélicatesse. Jésus a causé pierres et poutres les concernant. Bien que ce soient parfois de bonnes âmes chrétiennes, les bien informés ne se sentent nullement concernés par ce Céleste propos : pas un instant ils ne doutent de cheminer d'un pas ferme vers une lumineuse sainteté.

Parmi quelques trésors jaillis du puits, l'homme dont il s'agit m'apprît quelque chose qui j'ose le dire m'en mastiqua une fissure : non seulement la commune renommée m'attribuait d'être délégataire général du Rassemblement National, mais voilà que lorsqu'il m'arrivait d'être absent, c'est ma collègue Françoise Prouvost qui me suppléait. Nous étions à nous deux tout ce que le populisme peut compter comme fourriers, porteurs d'eau et agents serviles, et chacun avait pu le constater.

Je peux confesser ici n'avoir pas toujours été un bon fils, bien qu'étant demeuré unique. Ma mère, femme exemplaire comme le sont toutes les mères, pourrait en attester car elle est toujours parmi nous, son fils turbulent est loin d'avoir tout retenu d'une éducation pourtant soignée. Mais curieusement, s'il n'a pas retenu grand chose du combat féministe dans lequel il a été bercé, il lui en est resté ce qui précisément fait horreur à nombre de pasionarias féministes, la galanterie française. C'est généralement admis, je suis plutôt enclin à la galanterie, c'est à dire assez éloigné de la théorie du genre. Cela ne fait en rien de moi un phallocrate, juste un échappé d'un siècle où l'on croyait qu'il fallait épargner aux femmes le débordement excessif d'une camaraderie virile.

Qu'on invente sur mon dos m'indifférait en l'occurrence, je l'ai large. Mais qu'on mente sur Françoise Prouvost m'agaçait vivement. Chacun sait qu'elle achèvera ses mandats en 2020 pour n'y plus revenir. Elle exerce désormais de façon régulière le beau métier de grand'mère dans un coin de Bretagne proche de celui de mes propres parents et y trouve une douceur dont on peut aisément reconnaître qu'elle est assez généralement absente de la vie politique de notre Douaisis. Jamais à ma connaissance elle n'avait été mandataire du FN, et ceci pour une raison simple, elle est gaulliste, issue des militants historiques du RPR, assez peu portée sur la langue teutonne. Sa famille, que j'ai eu l'honneur de rencontrer, est moins hétérodoxe que la mienne. On n'y tient pas en fin de banquet des propos relevant de la XVIIème Chambre, que les initiés reconnaîtront pour ce qu'elle a à juger. Il me semble, je l'ai déjà écrit par ailleurs, qu'il est grand temps de la laisser tranquille. Quoi qu'on puisse penser ou dire, elle fut une élue dévouée, une adjointe au logement et aux quartiers attentive et qui ne fut jamais bailleresse de logements douteux, une militante disciplinée, une Douaisienne passionnée de notre ville. Qu'on la laisse en paix achever ses mandats me paraît être la moindre des reconnaissances, bien qu'elle n'en attende aucune, car elle en connaît la fausseté.

Quelque peu éberlué par la lourdeur de la chose, je toussotai poliment. Contredire un esprit bien informé revient à le contrarier. D'où généralement des flots d'acrimonie qui vous gâtent une soirée. Je répondis timidement mais fermement quand même que c'était inexact. Rien n'y fit, et le ton monta. Je prononçai alors l'outrage, le mot ultime, l'horrible "mensonge". Et voilà qu'un regard triomphant vint me clouer au pilori mondain : il en serait référé aux, je cite d'un doigt tremblant, "Hautes Autorités" de l'agglomération. L'hilarité me gagna, que je contins à grand peine. Je n'osai demander qui pouvait bien être cette "Haute Autorité", d'abord parce que les esprits bien informés dissimulent jalousement leurs sources comme les cueilleurs leurs champignons fussent-ils vénéneux, ensuite parce que je n'aime pas être méprisant.

Car on peut reprocher ce qu'on veut aux 60 élus de l'agglomération, mais aucun d'eux ne m'a jamais paru aliéné. 35 d'entre eux sont maires, et souvent de bons maires. Ce sont des êtres doués de raison, des personnes sensées, des élus d'expérience. Peu se risqueraient à de tels délires publics ou privés. Ils ont du métier : tout se répète, et vient accabler le mythomane. Les Hautes Autorités me paraissaient relever de quelque obscur soutier, et je déteste mépriser celui auquel la carrière n'a pas souri. On peut être grand homme allocataire des minima sociaux, et inversement milliardaire médiocre. Je me tus, pour ne paraître méjuger aucune "petite autorité", fût-elle délirante et vaine. J'invitai simplement l'homme bien informé à porter ma réponse.

L'aura-t-il fait ? Je n'en jurerais pas : ce type d'âme est si sûr de lui qu'il est rarement courageux.

V - J'avais cependant été agacé. Car j'imaginais bien que l'homme bien informé allait cancaner son mensonge éhonté, jaspinant telle la bignole moustachue, grinçant comme la crécelle. Il me fallait clouer le bec du corvidé. 

Après quelques jours de réflexion, je décidai d'écrire à la principale collaboratrice du Président Poiret pour lui demander de bien vouloir attester que je n'avais été mandataire qu'une fois, en cinq années, de l'élu nationaliste, et que Françoise Prouvost (qui me l'avait entre-temps confirmé) ne l'avait jamais été. Désireux de bien faire comprendre à son employeur volcanique qu'il n'était en rien visé, je précisais qu'elle aurait sur la conscience une mort virtuelle, rien de plus grave que cela, une mauvaise rumeur circulait.

A ma perplexité, aucun accusé de réception ne me parvint. Songeant que peut-être le courriel s'était perdu, je le renvoyai ajoutant deux collaborateurs du Tout-Puissant Aggloméré en copie. Toujours rien. L'affaire ne pressait pas, j'attendis.

VI - Vint le jour de notre traditionnel conseil d'agglomération, le 29 mars 2019. J'arrivai juste à temps, le Président était quant à lui en retard, ce qui est peu fréquent. J'eus donc le temps de saluer chacun de mes nombreux collègues, en un long tour de table. J'eus évidemment à croiser la principale collaboratrice, qui conversait avec un élu, et ne parut pas me voir. Galant ici encore, je ne souhaitai pas la déranger, bien qu'un peu étonné qu'elle m'offrît son dos en spectacle. Le conseil débuta.

VII - Nous avions convenu avec Françoise Prouvost de voter contre une délibération, qui aussi anecdotique qu'elle parût, nous semblait de mauvais aloi. Il s'agissait du point 6.1, qui au titre de la "communication", permettait au Président d'offrir des invitations gratuites à Arkéos et Légendoria "entrées, événements et spectacles".

Françoise Prouvost l'a expliqué, nous considérions qu'en pleine époque de "Gilets Jaunes" et de contestation de toute forme de privilège, celui d'inviter les amis du Tout Puissant Président était imprudent.  Le vote se fit sans encombre, 2 voix contre, 58 pour (ou un peu moins, il y avait bien quelques absents).

Le point suivant de l'ordre du jour, le 6.2., était plus anodin, un simple "quota d'entrées gratuites et gratuité d'accès les 29 et 30 juin 2019" à Loisiparc. Nous le votâmes évidemment, l'enjeu étant tout différent.

VIII - Mais le tempétueux Président de l'agglomération n'entendait point demeurer coi. Les moustaches frémissantes depuis que nous avions osé porter injure à sa Toute Puissance, il songea tenir là sa revanche, et gronda "les bras m'en tombent". Il ne voyait pas, assurait-il, la différence entre les deux délibérations. Un rond point de Gilets Jaunes l'aurait perçue à l'oeil nu, et nous de même sur notre chaise dépourvus de cette chasuble réverbérante.

Je fis alors réponse à l'Illustre Président que j'aurais pu sans peine la lui expliquer s'il nous avait convié au traditionnel séminaire de préparation du conseil portant adoption du budget. Mais qu'ayant opté pour l'invitation du seul élu du Rassemblement National à un déjeuner que j'avais su sympathique, il s'était privé de mes précieuses lumières. La réponse que je reçus me masqua une deuxième fissure, à l'heureux présage de ravaler le mur : le Président n'entendait converser qu'avec ceux qu'il pouvait espérer convaincre.

On l'a bien lu, qu'on le relise à satiété : Chris Poyerette, le cow-boy moustachu de Lauwin Park, apôtre de la démocratie locale, ne songe à s'entretenir qu'avec ceux qui partagent son avis. J'ai ainsi mieux cerné, après cinq ans de perplexité, ce que recouvrait son fameux tic de langage "aller à la négo"... Aller manger un morceau entre vieux camarades ? Je comprends mieux pourquoi il m'a parfois paru joufflu !

X - C'est alors que je commis l'irréparable. Puisque nous en étions à causer entre personnes qui ne pouvaient converser faute d'être d'accord, je me risquai à lui demander s'il était au moins possible qu'il répondît au petit courriel aimable que j'avais adressé.

XI - A l'âge de 13 ans, en l'an de grâce 1978, mes parents m'emmenèrent en Angleterre, alors contrée européenne. J'y découvris sur les petites lucarnes une créature étrange, qui n'avait pas encore débarqué sur les télévisions françaises. Il s'agissait du fantastique "Hulk", brave homme paisible qui virait au vert et gonflait soudainement quand on le contrariait. Ne comprenant pas un mot à ce qu'il charabiait dans la langue fourbe des saxons, j'en étais d'autant plus impressionné. 

A peine avais-je achevé ma question que je rajeunis de 40 ans. Là, devant moi, une inconcevable métamorphose se produisait : un élu de la république gonflait, ses moustaches tournoyaient, ses yeux s'exorbitaient, et une langue étrange coulait à flots impétueux de sa bouche béante. Seule curiosité, il n'était pas vert, mais paraissait rosir.

Je crus comprendre tout d'abord que bien évidemment il avait été informé puisque j'avais écrit à sa principale collaboratrice. Je ne parvins pas à déterminer s'il s'agissait là du triomphe de son service d'information sur sujets sensibles et explosifs, ou si j'avais aggravé mon crime en m'adressant à celle qui pouvait me renseigner.

J'entendis ensuite, comme un disque de cire rayé par une aiguille emballée que oui, j'avais bien reçu un pouvoir, et pouvais le retrouver si je fouillais dans 5 années de PV. Pour le coup, je me revis assis à côté de mon grand'père dans son vieux fauteuil de cuir déformé, regardant tout deux un film de Bourvil. Je tentai bien d'endiguer le flot, mais rien n'y fit : alors que je demandais qu'on me confirmât qu'il n'y avait eu qu'un pouvoir, un torrent fracassant me répondait sans cesse qu'il y en avait eu un, que je pouvais retrouver.

Il est arrivé à chacun de nous d'être confronté à un interlocuteur qui ne comprend pas. Qui, quoi qu'on dise, quoi qu'on répète, ne comprend pas. Ne comprend pas une phrase simple, une économie de mots, une idée unique et dépourvue d'atours. Il arrive qu'on s'agace, qu'on soit imprudent. Je vais sur mes 54 ans; la prudence m'est venue. Aussi ai-je fini par répondre au torrent que s'il ne comprenait pas, les 58 autres conseillers présents dans la salle (à la vérité, il y avait bien quelques absents) pourraient lui expliquer, car eux avaient compris. Je sentis comme un frémissement dans l'assemblée; l'outrage à la Majesté n'était plus loin de nous, son souffle brûlant me caressait la nuque en même temps qu'il rosissait une paire de joues moustachues. 

Le flot grossissait sans cesse. Je saisissais quelques mots entre deux éclats. Oui, j'avais eu un pouvoir. J'en avais eu un, j'en avais eu un. C'était comme un mantra obsédant, comme les hurlements d'un sous-officier déchaîné sur un troufion promis au cachot, j'en avais eu un. Et on ne m'avait pas répondu parce qu'il en avait donné l'ordre. Parce que c'était pour le publier sur les réseaux sociaux. Je pouvais prendre la presse présente à témoin j'en avais eu un, j'en avais eu un. Hilarité des choses, la presse qui en fut témoin n'en a pas publié un mot, pas même une virgule. Tout cela pour ça. J'en avais eu un, j'en avais eu un... et la presse bonne fille en est restée muette.

J'en fus lassé tout à coup. L'assistance aussi, qui s'impatientait. La Cour ne savait que faire, tremblante de contrarier l'Auguste. Je crus percevoir quelques mots venant de Waziers, d'un élu sans doute pressé, et je le comprenais, de regagner son automobile. Convaincu que je ne serais jamais compris, je finis par lâcher "Bon, d'accord, je regarderai alors moi-même cinq années de PV pour démontrer que je n'en ai eu qu'un, et Françoise Prouvost aucun...".

XII - Un curieux phénomène se produisit alors, comme un barrage qui cède tout à coup : à peine avais-je renoncé que de son Olympe le Tonitruent lâcha... que oui, il le confirmait, je n'en avais eu qu'un seul, et Françoise Prouvost aucun. 

Je l'avoue, peut-être fus-je légèrement condescendant. "Eh bien voilà, ce n'était pas difficile !" Ai-je lâché soulagé, obtenant après de longues minutes d'une harangue inaudible ce que j'aurais pu obtenir en un clic, en un mot, en pas même une minute.

Le conseil se poursuivit jusqu'assez tard ma foi, jusqu'au point 16.4, et sans plus d'incident notable. J'eus tout loisir de méditer sur cette étrangeté, cet homme coléreux qui m'avait asséné sa fierté d'avoir interdit qu'on me répondît. Je l'entends souvent vanter ses origines populaires, ce qui le rend sympathique. Ma grand'mère Marguerite, femme simple qui faisait des ménages, et répétait souvent qu'elle avait peu d'instruction, était un modèle de politesse et de bonté aussi. Cette femme née le 26 mai 1909, pour laquelle j'ai une pensée émue puisqu'elle eût atteint 110 ans dans une poignée de jours, eût été bien surprise de découvrir qu'aujourd'hui l'homme issu du peuple se veut fiérot d'avoir été impoli. On disait autrefois qu'un homme du monde pouvait tuer d'un mot. Dans la France d'aujourd'hui, qui eût épouvanté Marguerite, on croit tuer d'un rot. Eh bien moi, petit-fils de Marguerite, je l'écris ici en toute sincérité; je continue de croire que le Peuple c'est autre chose, que le Peuple "sait se tenir", à l'inverse des puissants. Marguerite, si tu m'entends, si La-Haut tu croises la grand'mère d'un moustachu, dis-lui deux mots s'il te plaît, qu'elle s'en aille lui tirer nuitamment les bacchantes.

XIII - L'après-conseil fut assez distrayant. J'allai pacifiquement profiter des largesses (relatives) du buffet. Un collègue prévenant me parla chemin faisant de son dos, qui égalait le mien; j'évitais de le compromettre, qui répugnait au suicide. Arrivé devant un sympathique amoncellement de petits sandwiches, je tombai sur une élue qui d'ordinaire me salue de loin, sans que nous soyons le moins du monde froissés. Elle ne me quitta pas, jusqu'à évoquer quelques thèmes personnels, avec l'empathie d'une bouée. D'autres en revanche, dont je suis d'ordinaire plus proche, semblaient avoir disparu, engloutis par les flots du torrent déversé.

Soudain surgit l'Olympe qui se dressa devant moi. Je lui dis non sans une certaine malice n'avoir pas bien compris la source de ce torrent brutal: il n'était absolument pas visé par la question que j'avais courtoisement posée. Les moustaches frémirent, les joues se gonflèrent, le front me parut baisser en un geste d'attaque. Je craignis qu'il ne chargeât par-dessus le buffet. Je lis dans le regard une hostilité profonde qui me laissa songeur. D'où cet homme-là tire-t-il cette faculté de combattre un ennemi qu'il s'invente ? L'élue témoigna d'une perceptible contrariété : il était visible qu'elle réprouvait mon amabilité. Qui ignore Marguerite ne peut me comprendre en ces moments-là. 

Quelques minutes s'écoulèrent avant que le Torrent n'annonçât sa sortie, se disant fatigué. Mais fatigué de quoi ? Je ne le cernais pas trop. De s'être senti éléphant coursant un souriceau, au péril de sa trompe ?

XIV - Quelques jours s'écoulèrent avant que je ne songe enfin à répondre à l'homme bien informé, pour témoigner de ce qu'il pouvait cette fois sans plus craindre pour la quiétude de sa médisance s'en aller dénoncer ceux qui lui auront menti, puisque je les ai démasqués, au prix du pilori. Je revins alors à ce curieux moment, cette trouée dans l'espace-temps qui m'avait conduit à me revoir enfant, assis devant cette étrange télévision britannique d'où émanait un idiome qui m'était largement inconnu. Ce n'était pas Hulk, la couleur y manquait, l'esprit binaire aussi, cette idée sourdant du fond des âges que l'on est du clan et de la Cour, ou que l'on est gueux promis au bannissement. Je revis les moustaches frémissantes, les joues gonflées, le souffle puissant, ce regard que l'on ne peut décrire, et ce torrent de sons que l'on peine à saisir.

Enfant, j'étais très myope - c'était avant l'âge de devenir presbyte -; ma mère me nourrissait de carottes râpées et d'épinards cuits. Bambin timide et chétif, je rêvais naïvement d'être ainsi bientôt doté de l'insolence de Bunny, et des pectoraux de Popeye.

La lumière se fit alors dans mon esprit : j'avais rencontré Popeye. Quarante ans plus tard je me dois de l'avouer : je ne suis pas certain qu'il a très bien vieilli.

Franz Quatreboeufs

Douai, 9 - 13 avril 2019.

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