Alors que l'émotion générale née des attentats terroristes qui ont endeuillé la France commence à retomber, les premières divergences font leur apparition comme il est de règle en pareille situation.
On peut classer ces divergences dans trois catégories:
I - Les illuminés complotistes, tout d'abord.
Dès le massacre de Charlie Hebdo perpétré, certains esprits dérangés bien connus des média dits "alternatifs" ont mis en cause les motivations islamistes des attentats.
Bien évidemment, il s'agit de démontrer comme de coutume que le "Grand Satan" américain est tapi derrière les assassins, qu'il aurait manipulés de ses doigts griffus.
Pour les uns, la preuve tient de ce que les terroristes n'ont pas pris le temps de détruire les archives sataniques du journal: on peut en effet s'étonner qu'ils n'aient pas passé quelques minutes à la machine à café avant de s'en retourner d'où ils étaient venus.
Pour les autres, François Hollande serait ainsi "puni" d'avoir souhaité la levée des sanctions contre la Russie dans le conflit Ukrainien, et condamné à demeurer vassal des Etats-Unis d'Amérique. M. Poutine étant de très longue date un adversaire acharné d'un islamisme envers lequel les Etats-Unis ont toujours manifesté une tolérance suspecte, on voit immédiatement la lumineuse logique d'une telle démonstration, puisque si ces attentats doivent avoir un effet en matière de politique étrangère de la France, ce sera pour nous rapprocher de la Russie, adversaire de l'islamisme, et de la Syrie laïque de M. Assad, que les Etats-Unis combattent avec leurs alliés Turques très peu laïques depuis plusieurs années...
II - Une partie des français ayant une foi religieuse, ensuite.
Interrogé sur "France Info" la veille de la grande manifestation parisienne de ce dimanche 11 janvier, un député socialiste qu'on en présentait comme l'organisateur se voyait signaler qu'un Imam avait publiquement regretté le choix du slogan "JE SUIS CHARLIE", qui interdisait à de nombreux musulmans de se sentir parties prenantes, non qu'ils approuvent les assassinats terroristes, mais qu'il leur soit impossible de se revendiquer d'un journal qui a depuis de longues années régulièrement insulté leur foi.
Ce parlementaire répondait par un contresens ahurissant, témoignant d'une absolue méconnaissance de toute foi religieuse, en assurant simplement que les musulmans étaient pleinement membres de la communauté nationale...
D'autres courants religieux se sont exprimés dans le même sens, de façon encore plus discrète; si l'on a entendu sonner les cloches des églises, et si une journaliste de "France Info" a assuré avoir vu "une religieuse vêtue de blanc" déposer un bouquet de fleurs devant la façade du journal attaqué, certains catholiques ont témoigné d'une certaine réticence à adopter le slogan "JE SUIS CHARLIE", alors même que cet hebdomadaire injurie leurs prêtres depuis des années, les présentant avec constance comme pervers et pédophiles.
Parmi eux, certains se sont interrogés sur la générosité de Mgr Vingt-Trois, archevêque de Paris, qui a fait sonner les cloches de Notre-Dame en hommage aux victimes, alors qu'une couverture de Charlie - Hebdo lui avait été toute entière consacrée...
C'est ainsi que l'on a entendu des prêtres catholiques prêchant ce dimanche de manifestation nationale (et particulièrement ceux qui continuent de célébrer la Sainte-Famille le dimanche suivant l'Epiphanie) inviter à prier pour les défunts et leur famille, sans s'associer pour autant au slogan "JE SUIS CHARLIE".
Gageons que pour autant, les fidèles catholiques concernés se sentent tout à fait intégrés dans la communauté nationale, quoi qu'en dise le député socialiste ci-dessus cité.
III - Les proches des journalistes de Charlie-Hebdo, enfin.
Très courageusement, des proches de "Charlie - Hebdo" ont relevé combien les journalistes victimes se seraient amusé des minutes de silence, des cloches des églises sonnant le glas, voire indigné de certains soutiens qu'ils auraient totalement récusés.
Le journaliste "Willem", dessinateur de Charlie Hebdo, a par exemple déclaré "Nous vomissons sur ceux qui, subitement, disent être nos amis" ( lire : link ).
A titre d'exemple, on peut publier le dessin ci-dessous, "hommage" rendu par un dessinateur à ses confrères disparus:
Si l'on peut penser que la majorité des chrétiens ne verront que peu d'offense à un tel dessin, on peut s'interroger sur ce qu'en auraient pensé et dit les victimes: n'auraient-ils pas préféré le lupanar infernal à l'ennui infini d'anges asexués? Se seraient-ils reconnus dans cette iconographie chrétienne plutôt que dans les vierges du Paradis musulman?
On sent bien sous ce crayon l'esprit "gentillet" que "vomissaient " (pour reprendre l'expression du dessinateur ci-dessus cité) les victimes de "Charlie Hebdo".
Aux divergences ci-dessus s'est ajouté un débat relatif aux participants. François Bayrou, Président du MoDem, a regretté que le Front National n'ait pas été associé à la manifestation de dimanche. Certains commentateurs ont rétorqué qu'il n'était pas besoin d'être invité... oubliant que les chefs d'Etat étrangers l'ont été, parmi lesquels certains d'entre eux sont franchement moins démocrates que Madame Le Pen elle-même, à supposer qu'elle le soit... D'autres ont rétorqué qu'il s'agissait d'une manifestation "républicaine", dont le Front National était tout naturellement exclu... Considérant ainsi que l'unité nationale est à exclure, le combat contre le terrorrisme ne concernant qu'une partie de la population, à l'exclusion de ce qui est aujourd'hui le premier parti de France.
Plus généralement, certains ont regretté que la manifestation ait été organisée non pas par la Présidence de la République -et donc la Nation elle-même-, mais par le Premier Ministre -chef de la majorité-, voire un député socialiste...
Ceci exposé, nous en venons au titre volontairement provocateur de notre réflexion : "Sommes-nous Charlie"?
Un exprit chagrin, ayant relevé que la manifestation était organisée par la majorité gouvernementale, que le premier parti politique Français n'y était pas convié, que plusieurs dictateurs y ont participé, et que le slogan unique ait demandé de se sentir en communion avec des victimes dont les survivants eux-mêmes refusent cet unanimisme, pourrait être tenté de répondre par la négative.
Pourtant, si précisément les victimes elles-mêmes récusent l'appropriation du slogan, c'est qu'il leur échappe. Ce d'autant plus qu'il y eut plusieurs victimes étrangères au journal, juives, musulmanes, peut-être chrétiennes, agnostiques ou athées. A leur désagrément peut-être, les victimes des trois attaques terroristes qui ont endeuillé notre pays ont désormais un statut d'icones, voire de martyrs d'une liberté fondamentale, celle d'expression.
Au-delà de nos divergences, chacun de nous, dans une écrasante majorité (y compris ceux qui considèrent que le Droit naturel divin primant sur la loi civile, rien ne peut autoriser un blasphème), s'accorde à penser que rien ne justifie d'assassiner un blasphémateur, un israëlite, un policier ou un homme d'entretien.
Lorsque les deux frères terroristes ont assuré à un commercial éconduit de l'entreprise dans laquelle ils s'étaient retranchés qu'ils "ne tuaient pas les civils", ils mentaient.
Les mensonges sur lesquels se fondent leur haine meutrière doivent être dénoncés, et seule la liberté d'expression le permettra.
Qu'il existe des divergences, c'est le produit même de la liberté d'expression. Comme l'a dit François Bayrou en des circonstances autrement moins douloureuses, si nous pensons tous la même chose, c'est que nous ne pensons rien.
Que l'on porte une pancarte, un autocollant, une banderole, ou que l'on manifeste sans arborer aucun signe de ralliement importe peu.
Qui était "Charlie", le jour de la publication du premier numéro de "Charlie - Hebdo", au lendemain de l'interdiction d'Hara-Kiri ? : le Général Charles De Gaulle.
Qui ne peut, en ces moments où notre destin commun est en jeu, se reconnaître dans un hommage, fût-il détourné, au Général De Gaulle?
/image%2F1564667%2F20170401%2Fob_d68fc8_zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzmp.gif)

